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Les forains
Aux abords de la ville de Santiago à Cuba, en arrivant par la route, une "grande roue" fanée et figée semble souhaiter la bienvenue aux visiteurs. Abandonnée sur une colline boisée au pied de laquelle gisent des manèges désossés, faute de moyens, elle est le reflet d un vaste programme de centralisation des activités d'attractions. Aujourd'hui les forains sont de nouveau autorisés à exercer aux détriments de ces parcs autrefois financés et entretenus par l'URSS.
En cette fin de mois de juillet, le carnaval de Santiago de Cuba bat son plein. Considéré comme le plus prestigieux carnaval des Caraïbes, il est de nouveau d'actualité après de nombreuses années de suspensions. De nombreuses ruelles sont bloquées pour l'occasion. L'archaïsme des infrastructures reflète la situation critique du pays. Mais pour l'instant le coeur est à la fête. Quelques groupes musicaux se produisent sur des scènes en bois rapidement montées. Des familles se promènent, d'autres dansent. En cet après-midi ensoleillé les stands de bières ne désemplissent pas.
Chacun s'est muni préalablement d'un récipient : bouteilles en plastique multi-usage, boite de conserve volumineuse, urinoir d'hôpital,...
Les enfants entraînent plutôt leurs parents vers les ruelles adjacentes où sont concentrés les manèges : carrousels, balançoires, trains circulaires,... Manèges d'un autres temps, rafistolés avec de la ferraille récupérée. Toute l'inventivité du peuple cubain pourrait se résumer à l'ardeur de ces forains. Quarante années d'embargo et bientôt dix années d 'isolement économique n'auront pas suffit à venir à bout de ce peuple cultivant l'art de la débrouille, de la survie et... de la fête. Les chevaux des carrousels sont constitués de papier et de carton ré-humidifié puis moulé ; la transmission des manèges, essentiellement rotatifs, est assurée par des moteurs électriques, de compresseurs ou de turbines, activés manuellement par un opérateur ; les cabines brinquebalantes en tôles difforme soudées à des axes métalliques d'origine incertaine.
L'insouciance et l'énergie débordante des enfants cubains contraste avec les visages des adultes marqués par des lendemains difficiles et un avenir incertain. Le rhum comme ultime "remède" à la bonne humeur. Les forains s'activent, les manèges ne désemplissent pas.
Fernando, ancien mécanicien, s'assure du bon fonctionnement d'un moteur à la transmission capricieuse. La "grande roue" que son moteur entraîne n 'excède pas les 7 mètres de diamètre. Huit cabines souvent surchargées rendues hermétiques par un grillage aux mailles étroites, y sont fixées à intervalle régulier. A tour de rôle les cabines fendent l'air en un mouvement saccadé pour la plus grande joie des enfants. Spasmes libertaires dans ce pays, dernier bastion du socialisme totalitaire.
Angel, ancien professeur de philosophie, reconverti lui aussi en forain, s'occupe des cabines et ses vaillants passagers. La sécurité prime. Tout les manèges ont été inspectés au contrôle technique effectué et validé par un organisme d'état. Il est évident que les normes n'ont rien à voir avec les nôtres, mais semblent proportionnelles aux besoins et aux moyens actuels du pays.
Dans certaines cabines sont tassés jusqu'à 4 enfants et rien ne semble effrayer les parents.
Pedro, lui est parti en ville chercher un néon avant que la nuit ne tombe. La nuit aussi les manèges tournent. Chaque jour, l'emplacement est loué pour une somme équivalente au salaire mensuel d'un ouvrier. Les forains se relaient donc afin d'assurer le bon fonctionnement des machines durant toute la durée du carnaval et dorment sur place sur des lit de camps. Les pannes sont fréquentes et dénicher une pièce détachée en cas de panne relève de l'ingéniosité. Un simple néon nécessite parfois de nombreuses heures en ville à fouiner dans des magasins non ravitaillés.
Dans un coin ombragé, DDD se repose. A l'écart de ses collègues, occupés à divertir les enfants, Il m'invite à une causette. Ma nationalité française transforme vite le dialogue en monologue : éloges sur la France, sa révolution et sa culture. A Cuba, aux premières heures de la révolution, la lecture des Misérables de Zola était difficilement contournable !!!. Passé les préambules, mon intérêt pour son activité le surprend d'abord puis, rapidement le réjouit. Son machisme céderait presque à l'humilité. Luis, aujourd'hui retraité, la soixantaine, né à l'Ouest de la cordillère de la Sierra Maestra, à Manzanillo a repris son activité plein de nostalgie. Son grand père maternel était il y a bien longtemps déjà un forain passionné par sa profession. Il exerçait sur l'enfant une réelle fascination. Trop régulièrement cet homme partait avec son camion quadriller le pays démontant et remontant inlassablement, à la plus grande joie des enfants, ses manèges et autres stands : son carrousel et ses chevaux en bois peints, ses balançoires, son stand de tir, ...
A cette époque, dans les années '50, le pays traverse une grave crise sociale. Le travail se fait rare. Luis appréhende son avenir, quitte l'école prématurément et part sur les routes assister son grand père. Les disparités sociales n'empêchent pas la capitale, la Havane, de flamber ; casinos, bordels, bars en tout genres et orchestres corrompus. Cuba est alors la deuxième puissance économique de l'Amérique du sud après l'Argentine.
Le grand père et son petit-fils sillonnent les routes du pays de carnavals en fêtes. Il leur arrive de loger dans des hôtels et de côtoyer la " farandola" : le monde des artistes musiciens et leurs nuits interminables. Ainsi Luis est amené un beau jour à discuter avec la star de l'époque : Beny Moré.
Le 6 juillet 1962 pour la fête nationale américaine, la base navale de Guantanamo louait un carrousel semblable au leur à prix fort à la ville de Santiago de Cuba afin d'assurer le divertissement des enfants de marines en poste.
Luis prend goût à cette vie trépidante, mais cette époque est éphémère. En 1958, la lutte armée lancée dans la sierra Maestra par le jeune Fidel Castro contraint les forains à cesser leurs activités.
Aux premières années de la révolution, l'enthousiasme populaire et le conditionnement idéologique remet le peuple au travail. L' économie se focalise sur la canne à sucre : La zafra. Les citadins qui ne se sont pas exilés se joignent aux ruraux pour relayer les coupeurs de canne. Six mois par an l'air est au travail mais aussi à la fête : caractéristique indéniable du peuple cubain. Des camps de travailleurs bordent les plantations et des familles entières y vivent temporairement. Rapidement les forains sont de nouveaux sollicités. Le grand père et le petit fils restaurent le parc ambulant et s'en vont sur les routes exercer dans ces camps. Afin que les enfants ne se lassent des mêmes manèges, ils changent régulièrement de centrale. Luis : "les enfants sont comme les adolescents. Ils finissent pas se lasser d'une même fille". Le reste de l'année ils parcourent le pays de carnavals en carnavals. Le durcissement du régime devenu socialiste abouti à l'établissement de "l'offensive révolutionnaire" : le 13 mars 1967. Devient alors interdite toute activité privée. Ces forains qui contribuaient au bonheur des enfants sont alors obligés de cesser leur activité, définitivement.
Luis, désabusé, devient alors menuisier. Trente années vont ainsi s'écouler. Durant ce temps quelques rares parcs d'attractions financés par les soviétiques vont essaimer le pays : La Havane, Camaguey et Santiago. Le caractère festif et intemporel des foires et bientôt des carnavals va aussi disparaître.
Au début des années '90, à la chute du camp socialiste, le pays asphyxié a dû réagir au mécontentement populaire. Le dollar a été dépénalisé, et le pays s'est ouvert au tourisme. L'initiative individuelle à été récemment de nouveau tolérée afin de constituer une alternative temporaire aux problèmes économiques actuels, moyennant des impôts exorbitants décourageant souvent les plus audacieux. L'accès aux dollars et ainsi aux biens de consommation mais aussi aux produits de premières nécessités passe par là. Beaucoup sont devenus chauffeur de taxi, loueur de chambres aux touristes, restaurant touristique, marchés paysans,... et forains.
Depuis quatre ans l'activité de forain est ainsi redevenue légale. L'ONATP, l'organisme national des activités privés, a alloué des licences au compte goutte. Luis de part ses antécédents l'a sollicitée avec succès. Ainsi avec ses amis ils ont quittés leurs anciens emplois et se sont associés. Armés de patience et de détermination, ils ont rafistolé des manèges aptes à la validation d'un aléatoire contrôle technique.
En 1998 après une trentaine d'années d'inactivité, Luis reprenait ainsi du service. Les conditions n'étaient plus les mêmes que celles de l'époque de son grand père, mais plutôt celles de la survie. Aujourd'hui il évalue le coût journalier à 140 pesos par jours alors qu'en 98 il n'étais que de 7 pesos. Une fortune dans un pays ou le salaire moyen avoisine les 150 pesos mensuels.
Malgré ces restrictions l'activité en vaut encore la peine moyennant un travail exténuant. Les registres sont complets et la relève des forains incertaine. Sa retraite de 133 pesos par mois lui refuse l'inactivité.
L'enthousiasme et la vitalité des cubains restent le grand espoir pour faire renaître de ses cendres la profession de forain. Ces nouveaux manèges, fruits de la récupération, du recyclage et de la débrouillardise ont un énorme succès. Les machinistes se relaient jour et nuit.
Aujourd'hui, faute d'entretien et de pièces, cette grande roue, à l'entrée de la ville est à l'abandon. Vestige d'une époque révolue. Le progressisme au détriment de l'immobilisme.
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