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Shaxi, derniers vestiges de la route du thé
En Chine, pendant des siècles, la route du thé reliait les plantations du sud de la province du Yunnan au Tibet. Après l’avènement de la République Populaire, le commerce a cessé et la région a entamé son déclin. Le village de Shaxi, épargné par la révolution culturelle et placé récemment sous la surveillance du Fond mondial du Patrimoine, abrite les plus beaux vestiges de cette épopée, ainsi que les derniers témoins vivants du temps des caravanes
Aux pied de l’Himalaya, la vallée de Shaxi est située entre les villes de Dali au sud et Lijiang au nord. La région, occupée par les hommes dès le néolithique, est habitée principalement par les Baï, une ethnie du groupe sino-tibétain. Les Baï dominaient autrefois la grande partie du Yunnan, grande comme une fois et demi la France. Aujourd’hui, le comté de Jianchuan, reste le dernier bastion baï : 90% de la population appartient à cette communauté à la gloire révolue.
L’isolement actuel de la région reflète mal de sa vitalité passée. On estime que les premières relations commerciales avec le centre de la Chine remontent à la dynastie Shang (1600 à 1012 avant J.C.). Des fouilles archéologiques confirment les liaisons anciennes avec les régions côtières de l'Asie du sud-est. Dès le premier siècle avant J.C., le comté était placé sur la branche sud de la route de la soie, une zone de transit entre la Chine et l'Inde. A cette époque, les échanges intensifs entre ces deux cultures modelèrent l’identité de la région et développèrent une tradition de culture caravanière.
Avec le temps, les échanges le long de l'axe Nord-Sud du Mékong et de la rivière rouge ont changé de nature. A partir du VI ème siècle, le commerce du thé s’établit entre le Yunnan et le Tibet. La route s'étendait sur 3 500 km, partant des contrées méridionales de la Province, le Xishuangbanna ou le thé était cultivé, pour arriver à Lhassa au Tibet, terre pauvre mais propice à l'élevage de chevaux robustes, seul moyen d'acheminer les hommes et les marchandises.
Située au pied des contreforts de l'Himalaya et des hauts plateaux tibétains, Shaxi devint une étape importante de cette route séculaire. Les échanges commerciaux créèrent une société caravanière originale, mêlant divers groupes ethniques : Baïs, Chinois, Tibétains, Indiens, mais aussi Yis, Thaïs, Birmans, ou d'autres encore... Cette diversité contraste avec la route de la soie médiévale, modèle chroniqué par Marco Polo au XIII eme siècle, impliquant de stricts contrôles et placée sous une puissante autorité politique et militaire. L'apogée des échanges culturel se situerait pendant les périodes des dynasties Nanzhao (VIIIe - Xeme siècle) et Dali (Xe - XIIIeme siècle).
LES VESTIGES DE LA GLOIRE
L’activité caravanière survécut le long de l’époque moderne et jusqu’à la première moitié du XXeme siècle. Mais avec l’avènement de la République populaire chinoise en 1949, les échanges avec le Tibet vont changer de nature. Les Chinois vont alors apporter aux Tibétains autre chose que du thé : du matériel militaire, des soldats, des colons et la parole de Mao… L'introduction du centralisme communiste, la modernisation des transports et la nouvelle donne géopolitique signèrent la fin du temps des caravanes et précipitèrent le déclin de ce mode de vie ancestral.
Totalement dépendante de l’économie caravanière, Shaxi plongea dans la torpeur. Encore aujourd’hui, elle ressemble à une grosse bourgade à peine effleurée par la modernité, coincée au coeur d'une vallée reculée, dernier témoignage d’une épopée presque oubliée, isolée de tous par le souvenir de sa gloire d'antan et par l’ombre de ses fières montagnes.
Mais la prospérité passée est encore visible dans l'architecture remarquable des lieux. L’héritage monumental est le plus frappant : près de cinquante temples, la plupart dédiés au panthéon bouddhiste, sont disséminés dans la vallée. Il faut dire que Shaxi est situé le long de la rivière Heihui, considérée comme l'âme du peuple Bai. Au dessus de son lit, le pont Yujin, en pierre massive, date de cette époque (laquelle ?). Plus loin, un autre magnifique ouvrage en demi cercle, appelé le "pont qui arrête le vent", est jonché d’herbes folles.
En arrivant au village, le long d'étroites vallées, des sculptures et bas-reliefs à flanc de paroi représentant des bouddhas, rois, moines, dignitaires ou symboles animistes locaux offrent un riche témoignage de ce brassage de cultures. Ces vestiges, dont les plus anciens datent du IXeme siècle, révèlent des influences bouddhistes, chinoises, tibétaines, voire perses.
Au cœur de la vallée, le village de Shaxi ressemble à un grand caravansérail. Il est borné par de grandes portes placées aux points cardinaux de la cité, qui a son marché, son temple, son théâtre et ses entrepôts. Passant par un labyrinthe de ruelles poussiéreuses et étroites, il faut accéder à des cours intérieures pour admirer quelques résidences traditionnelles, demeures de riches marchands qui ont gardé un peu de leur lustre d'antan.
On découvre un enchevêtrements de toit en guingois, de tuiles peintes, de fresques murales, de linteaux de bois sculptés. Même le plus simple des murs révèle un sens du raffinement et du détail. Leur fonction n’est pas seulement décorative : les symboles gravés servent aussi à rejeter les mauvais esprits.
LE DERNIER CARAVANIER
Dans une de ces cours intérieures, un petit homme invite le visiteur à partager une théière. Il se nomme Zhao Deyuan, annonce qu’il a 84 ans et se présente comme l’un des derniers chefs caravaniers vivants. Avec l’aide d’une interprète qui parle à la fois le baï, le chinois (pékinois ?) et l’anglais, il raconte son histoire. Zhao a travaillé jusqu'à 28 ans dans la ferme familiale qui fournissait parfois en chevaux les marchands. Mais un jour, l’appel de l’aventure et de la richesse l’incita à rejoindre une caravane. Rapidement, ses antécédents familiaux et sa robustesse firent de lui un chef caravanier, responsable d’un attelage composé de 70 à 80 chevaux. Un équipage de taille moyenne, quand on sait que les plus grands pouvaient compter jusqu' à 300 bêtes. Les caravanes, raconte Zhao, partaient des plantations de thé de Tensheng, dans le sud du Yunnan puis passaient par Yanlong et les mines de sel de Qiaochou. Elles s'y approvisionnaient et continuaient leur long périple. A Shaxi, les nomades faisaient escale un à deux jours. Ils repartaient ensuite pour Jianchuan, Lijiang, Zhongdian. Ils effectuaient en moyenne une trentaine de kilomètres par jours ; la traversé du Yunnan pouvait prendre deux bon mois. A Lhassa, dans la capitale tibétaine, on pouvait vendre ou troquer n’importe quoi. Au retour, les caravaniers acheminaient principalement des herbes médicinales... et peut être un peu de spiritualité bouddhiste.
Le jeune Zhao maintenait une tradition qui avait prospéré pendant plus de sept siècles. Mais en 1956, précise t-il, c'en était fini. Il descendit de cheval et redevint fermier. Il se consacra à l’éducation de ses enfants, deux fils et trois filles. Zhao est fier de son passé, mais il reste poli et prévenant. Il est aussi modeste : il précise qu’il n’est pas le dernier des capitaines au long cours. Il guide alors le visiteur à quelques maisons de là, pour lui présenter son ami d'enfance : Yang Zhaoxiong, un autre petit homme de 85 ans, le plus vieux chef caravanier vivant à ce jour…
UN AVENIR INCERTAIN
Ces deux vieillards qui offrent le thé dans la vieille ville ont assisté à la lente mutation de la vallée. Aujourd'hui, la communauté territoriale de Shaxi couvre une superficie de 288 km2, avec huit villages pour près de 20 000 habitants. Cette région isolée à une faible densité démographique, mais les terres arables sont rares. Shaxi est situé à 2 300 mètres, la plus haute altitude pour cultiver le riz, qui n’offre ici qu’une seule récolte à l'année.
Plus de 70% des habitants sont des paysans. Depuis des décennies, en raison d'une croissance naturelle de la population et la politique de restriction des migrations en Chine, les autorités dissuadent les résidents de partir. Pourtant, la population augmente : on estime qu’en 2020, il y aura ici 34 000 habitants.
Quel sera leur sort ? Ici, le boom économique est un leurre. Dans les champs (de blé ?), les charrues à mains sont encore de rigueur. ... La région reste très pauvre. Le revenu annuel par tête avoisine les 100 euros, ce qui est très peu comparé à celui des classes moyennes ou aisées qui émergent dans la Chine nouvelle de l’Est...
La vie des Baï semble s’être figée à l'époque du grand timonier. Tous ou presque portent encore la traditionnelle tenue Mao, avec casquette et vêtements sombres réglementaires. Les rues portent la marque du contrôle politique des populations. Des plaques métalliques ajourées de dix trous sont toujours posées au dessus des portes d'entrée de chaque habitation. Le nombre d'étoiles attribué témoigne de la participation active de la famille à la vie sociale et à l’effort révolutionnaire. La politique de l'enfant unique a toujours cours, et une femme qui aurait deux enfants se verrait privée à jamais de sa dernière étoile…
Les artisans de la ville voient d'un bon oeil le projet de préservation du site, placé récemment sous la surveillance du Fond mondial du Patrimoine (UNESCO ?). Briquiers, menuisiers, tuiliers, charpentiers, tailleurs de pierres ; tous se sont mis à l’entreprise de rénovation.
Quel sera le sort de cette ville oubliée ? La mémoire du peuple Baï va-t-elle se diluer dans la Chine moderne, qu’elle soit communiste ou capitaliste ? Ses habitants seront-ils libres, comme avant, de sillonner les routes du Sud et de l’Ouest ? Où bien doivent-ils se préparer à recevoir d’autres caravanes venues de l’Est, de touristes cette fois…
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