A Cuba, les grands terroirs de la Vuelta Abajo, à l’extrême ouest de l’ile, fournissent depuis le XVIIème siècle le meilleur tabac au monde. La Révolution a voulu que le peuple profite de cette richesse naturelle. Certes, les meilleures feuilles sont exportées sur le très capitaliste marché international. Mais dans l’ile, le puro fait partie intégrante de l’identité nationale et reste accessible à beaucoup -il figure dans les carnets de rationnement sur la liste restreinte des denrées alimentaires essentielles- et constitue encore un véritable art de vivre. Ici, des vieux édentés balaient le trottoir en mâchant un double corona, des ouvriers arborent des robustos fraichement roulés, des femmes plantureuses allument des panetelas dans les longues files d’attente de bus. Les jeunes cubains, dit-on, préfèrent aujourd’hui les cigarettes locales de tabac brun, ou les blondes américaines. C’est possible, mais elles n’ont encore détrôné le vieux symbole qu’est le puro, qui s’affiche partout en toutes circonstances, sans crainte de regards désapprobateurs.
    A Santiago de Cuba, frappé par ce qui m’apparaissait comme une curiosité ethnologique et un art de vivre, je suis parti à la rencontre de ces fumeurs. Un peu par hasard, puis de manière plus systématique, j’ai entamé ce travail de portraits. J’ai souvent utilisé le plan rapproché : sans doute parce que j’étais frappé par la force d’expression de ces visages métissés, souvent creusés par l’âge, le soleil et la fumée, par ces regards joyeux, moqueurs, absents ou graves, ces poses affectées ou détachées, qui semblaient chaque fois raconter quelque chose. Mes rencontres avec ces modèles improvisés étaient brèves ou longues, sereines ou animées, toujours cordiales. Entre deux bouffées, les fumeurs se sont présentés. Certains m’ont raconté leur histoire, quelques bribes de leur vie. Julio, Aurelio, Roberto, Oresto sont paysans, torcedores, caretilleros, chauffeurs de taxi, musiciens ou artistes, barman, ouvriers ou oisifs, vivant de petits métiers plus ou moins légaux, plus ou moins avouables. Ils furent révolutionnaires, militaires ou guérilleros en Afrique, opposants politiques ou candidats à l’exil. Ont-ils dit chaque fois la vérité ? Non, sans doute. A Cuba, l’exagération, la boutade et la plaisanterie sont un autre art national.
    Mais il m’a semblé que ces portraits, ces visages fumant le cigare racontaient bien quelque chose des cubains. Quelque chose d’un art de vivre peut-être amené à disparaitre. Quelque chose d’une génération qui a vécu une révolution, plusieurs soubresauts politiques et une interminable crise économique. Une génération qui semble évoquer le passé et attendre des jours meilleurs, entre deux bouffées de puro, hecho a mano.

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